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"La Société Liquide de Zygmunt Bauman", avec Elisabeth Geffroy & Timothee Gautier

  • Sens Critique
  • 14 févr. 2021
  • 19 min de lecture

Elisabeth Geffroy et Timothée Gautier sont tous deux normaliens et professeurs agrégés de philosophie. Dans le cadre de cet entretien, ils nous font découvrir Zygmunt Bauman, père du concept de la « société liquide ».

SC : Une première question de cadrage pour commencer : pourriez-vous introduire le concept de « société liquide » formulé par Zygmunt Bauman, et nous dire en quoi, selon vous, il représente une clé de lecture particulièrement pertinente du monde contemporain ?


E&T : Le concept de « société liquide » ne peut pas se comprendre chez Z. Bauman indépendamment de la notion de « société solide ». Toute son œuvre s’efforce en effet d’exposer les causes, les modalités et les conséquences de la liquéfaction contemporaine des structures traditionnelles qui donnaient à la société sa force, sa rigidité, son équilibre et sa stabilité. Dans son ouvrage Le coût humain de la mondialisation (1998), il définit ce processus comme: « l’érosion progressive de toutes les totalités sociales et culturelles enfermées dans un espace local » et en attribue la cause, notamment, à la mondialisation. La société solide est caractérisée par le fort pouvoir structurant de ses institutions politiques, sociales, religieuses et anthropologiques qui contribuent à en garantir à la fois l’ordre et une certaine identité. Parmi ces structures figuraient notamment les paroisses, les syndicats, les corporations, les vies de quartier, les entreprises (il y a seulement 30 ou 40 ans, il n’était pas rare de finir sa carrière dans l’entreprise de sa première embauche, et un même employé passait en moyenne des années nombreuses dans une même structure), ou encore la patrie. La dissolution progressive de ces cadres – sous l’effet de la mondialisation libérale notamment – conduit donc inévitablement à la liquéfaction de la société en ce qu’elle fait céder les digues qui en contenaient et en structuraient la matière vivante. Chacun devient comme un îlot, détaché des autres, séparé par un magma liquide en mouvement perpétuel, quand on ne devient pas soi-même une réalité coulante, aux contours malléables, capable de se fondre dans le flot. Ce concept a l’immense mérite de mettre une image très évocatrice – celle d’un flux mobile, insaisissable et informe – sur une intuition fondamentale de la modernité : celle que le monde se défait, pour paraphraser Camus. Ce changement d’état peut d’ailleurs - comme l’image de la fraîche fluidité de l’eau le suggère - être vécu ou pensé positivement : l’absence de contrainte, l’émancipation des carcans, la souplesse nouvellement acquise peuvent apparaître aux yeux de certains comme une conquête, comme une libération. C’est là toute la force et la pertinence de cette image qui dit le réel dans son ambivalence et dans sa complexité. Ce concept décrit parfaitement la fascination de la modernité pour la mobilité, l’éphémère, les flux et l’abolition de toutes les frontières et permet de saisir en même temps le caractère profondément instable - pour ne pas dire informe - de son nouvel état.


SC : Bauman n’est-il pas finalement simplement le chroniqueur de la globalisation, ère des flux par nature et du marché comme nouveau projet de société?

E&T : Si, tout à fait… du moins si l’on entend le terme globalisation en un sens avant tout géographique. Dans la pensée de Bauman, avant de relever d’une logique économique et marchande, la liquéfaction de la société est d’abord le résultat d’une guerre menée contre l’espace et contre le temps qui permet au marché, dans un second temps, de s’imposer comme nouvelle norme et comme horizon indépassable. On ne peut donc réduire l’analyse de Bauman à une « simple » critique de la mondialisation libérale, quand bien même celle-ci favorise l’avènement de la liquidité dans tous les pans de l’existence. Le désir de liquidité de la modernité relève en ce sens d’une tentation prométhéenne bien plus fondamentale que la simple logique de maximisation du profit dans le cadre d’une économie de marché mondialisée. Elle consiste à vouloir s’émanciper autant que faire se peut des contraintes mêmes de toute existence humaine : l’inscription spatiale dans une localité et le déploiement de l’existence dans un temps qui file et nous échappe. Et c’est sur ce désir d’émancipation, d'illimitation et de toute-puissance que prospère le marché en en prolongeant la logique et en offrant à l’homme les moyens financiers, technologiques et idéologiques de ce nouveau projet de société finalement vieux comme l’homme. En ce sens alors, le marché et ses flux deviennent l’horizon de la modernité liquide : ils en consacrent le triomphe lorsqu’ils ne sont bornés par aucune limite.


Ensemble, le marché et la liquéfaction des sociétés ont d’ailleurs aboli la notion même de limite, lui déclarant une guerre explicite, adoubés et appuyés en cela par la logique libérale. En effet, celle-ci congédie toute idée d’un bien substantiel clairement défini, trop suspect de pouvoir engendrer de la dissension, et consacre une sorte de neutralité morale collective : seule la liberté peut alors prétendre au rang de valeur commune, et on délègue au marché autorégulé ainsi qu’au droit abstrait et à sa mécanique procédurale, la mission de garantir cette liberté. Dès lors, toute limite devient impensable, irritante, et au fur et à mesure que tombent les remparts normatifs anciens, on assiste à une extension indéfinie du domaine du marché (qui empiète désormais par exemple sur la vie amoureuse – sites de rencontres –, amicale, familiale, etc.).


SC : Dans le contexte d’autonomisation par rapport au politique qui caractérise la société liquide selon Bauman, le « commun » est-il encore possible, au-delà d’un projet qui consisterait à être collectivement et continuellement « En Marche » ?

E&T : Tout dépend, comme vous le signalez, de ce que l’on définit comme étant “commun”, c’est-à-dire constitutif de l’identité d’une communauté : une ethnie, une langue, une histoire, des mœurs ? Après tout, le triomphe du marché pourrait être un projet de société dans lequel chacun - dans une logique libérale - trouverait sa place en vertu des lois de l’offre et de la demande. Mais cela impliquerait que la communauté dans laquelle s’inscrivent ces individus reconnaisse collectivement comme valeur fondamentale et comme finalité ultime la maximisation du profit et la seule prospérité économique, c’est-à-dire qu’elle consacre l’homme comme homo oeconomicus et qu’elle renonce à le penser comme homo politicus. Aristote avait déjà analysé dans la Politique cette tentation de la sphère économique à s’autonomiser du champ politique et les risques de dissolution de la communauté civique qu’elle implique.


Le rapport que l’économisme entretient avec la politique aujourd’hui n’est d’ailleurs pas tant un rapport d’autonomisation qu’une dynamique bien plus aboutie et bien plus problématique de substitution. Dans la modernité liquide, l’Etat et les institutions politiques - structures solides par excellence - sont un des premiers obstacles à la dissolution des liens, des solidarités et des identités sur laquelle prospère le marché. Lorsque le politique adopte comme seul projet ou comme seul horizon d’être “En Marche”, il renonce en fait à affirmer la finalité proprement politique de l’homme (qui consiste à définir collectivement les principes d’une vie bonne) et fait le jeu de sa propre dissolution. Ce nomadisme des “Marcheurs” s’impose contre la demeure, contre le temps long, contre l’enracinement dans une histoire et dans un territoire, contre le fait de se recevoir d’une tradition, de se construire lentement par la maturation de choses lues, entendues, méditées, débattues, bref de s’approprier une culture… Or quel commun peut-on vouloir proposer sans culture, sans pensée, sans héritage, sans repères ou savoirs partagés par le plus grand nombre ? La langue elle-même, outil de réunion des hommes par excellence, semble nous rassembler de moins en moins : décalages générationnels, appauvrissement du vocabulaire, perte des structures grammaticales et orthographiques, etc.


La marche collective et continuelle, sans direction aucune, du parti de la majorité actuelle évoque d’ailleurs assez spontanément en nous l’image d’un troupeau de hamsters faisant du surplace dans une roue qui tourne sans fin. Il n’est pas sûr que cette vision - et le projet qui la sous-tend - fasse honneur à la vocation politique de l’homme. Et si les communautés familiales et économiques trouvent leur pleine réalisation dans la communauté politique, la dissolution de cette dernière ne peut entraîner que le repli sur la première ou le triomphe de la seconde. Si on retranche de l’homme sa dimension politique, si on le réduit à n’être qu’un simple producteur et consommateur opérant des choix rationnels (ou pas) sur une matière consommable, s’il se met à ressembler à cet être “retiré à l’écart, étranger à la destinée de tous les autres”, pour qui “ses enfants et ses amis particuliers forment (...) toute l’espèce humaine”, qui “n’existe qu’en lui-même et pour lui seul” dont parle Tocqueville, alors s’opère un resserrement sur la sphère privée et un désengagement du terrain politique qui amènent tout doucement mais très sûrement le triomphe de l’individualisme. Seule la politique lie véritablement les hommes, les considérant comme des êtres libres, des animaux politiques faisant partie d’un tout qui les dépasse, capables de délibérer en se posant la question du juste, capables de viser le bien commun à tous, et ainsi de prendre part à la décision collective qui engage l’avenir de la cité. Renoncer à la politique, c’est donc renoncer à chercher et à servir le bien commun, c’est faire perdre à une société son seul vrai principe d’unité, c’est condamner toute possibilité du “commun” . Ce n’est donc qu’en réaffirmant cette dimension politique que l’on pourra à la fois assumer ce qui dans notre passé définit notre communauté et construire ensemble une identité partagée dans l’avenir. Pour que l’identité commune ne soit vécue ni comme une forteresse assiégée, ni comme une pure abstraction liquide, il faut donc lui redonner son sens éminemment politique qui, seul, l’assoit et la vivifie.


SC : La société liquide crée-t-elle un nouveau système de valeurs, voire un nouvel ordre social entre ceux qui peuvent ou non faire l’expérience de la mobilité ?


E&T : Tout à fait. Ce nouvel ordre social est même devenu ces dernières années un nouvel ordre politique puisque les élections dans les grandes démocraties occidentales expriment de plus en plus un rapport de force structuré par l’opposition entre ceux qui peuvent jouir des privilèges de la mobilité et ceux qui n’y ont pas accès. On retrouve ainsi d’un côté les élites mondialisées, nomades, connectées et libérées des contraintes de l’espace et du temps (ceux que D. Goodhart appelle les anywhere) et de l’autre ceux qui habitent somewhere, les locaux, considérés par eux-mêmes comme assignés à résidence et par les premiers comme engoncés dans une identité unique et étroite. L’enracinement de ces derniers (si l’on adopte un vocabulaire débarrassé du mépris de classe des premiers) est d’ailleurs parfois vécu comme une limitation injuste et tragique dans la mesure où la société fait de l’anywhere le modèle même de la réussite sociale. En effet, les valeurs de cet ordre social sont bien évidemment celles de la classe dominante liquide : la mobilité, la suppression des frontières, l’obsession pour la vitesse, le culte de l’individu et de ses désirs ou encore le triomphe de l’éphémère. Mais cette opposition des valeurs ne se manifeste pas, dans la vie quotidienne, aussi frontalement ou aussi caricaturalement. Car ces valeurs ont en grande partie déjà envahi et triomphé - sous l’effet conjugué du libéralisme et de l’idéologie libertaire - dans une grande partie du corps social, et notamment, paradoxalement chez une partie de ceux qui, pour autant, ne peuvent réellement jouir des privilèges de la liquidité ou en paient violemment les conséquences sociales et politiques. Mais les fameux “perdants de la mondialisation”, dont on a détruit certains repères sociaux et locaux structurants sans pour autant les faire bénéficier de toutes les largesses des échanges globaux, prennent de plus en plus conscience des coordonnées véritables de leur situation. C’est pour cette raison que la révolte sociale et politique des somewhere s’affirme comme une forme de résistance à un ordre du monde qui les déclasse, les laisse sur le bord de la route, et aux sirènes duquel ils ne cèdent plus, et face auquel ils ne veulent plus se laisser faire.

SC : Bauman considère-t-il que la société liquide s’applique également aux identités de genre ?

E&T : Le concept de liquidité a été appliqué par Bauman (cela lui a même été reproché) à de très nombreuses réalités. Les titres de ses différents ouvrages en attestent amplement : de La modernité liquide au Présent liquide, en passant par L’amour liquide, La vie liquide, Les temps liquides, ou encore même plus récemment Le mal liquide, aucun champ de l’existence ne semble échapper à cette lecture d’un monde en pleine liquéfaction. A notre connaissance, Z. Bauman n’a pas traité spécifiquement cette question de l’identité sexuelle, dont l’omniprésence sous cette forme-ci est relativement récente. Pour autant, il paraît évident que son concept maître s’applique sans aucune difficulté aux débats contemporains sur le genre. Le simple fait que les personnes revendiquant l’absence d’assignation à telle ou telle identité sexuelle se déclarent gender fluid nous le confirme. Dans la mesure où ce qui est donné ou hérité, où tout ce qui n’a pas été individuellement choisi, fixe pour l’homme d’insupportables limites et de bien fascistes barrières, la logique de la liquidité impose que même l’identité sexuelle soit dissoute dans une fluidité émancipatrice. Si l’objectif est bien de mener une guerre radicale contre l’espace et contre le temps, et donc contre la matérialité du monde, c’est l’incarnation elle-même, dans tout ce qu’elle a de subi et de contraint, qu’il s’agit in fine de combattre et de récuser. Le fait que l’obsession de l’émancipation du sexe biologique soit portée aussi fortement par les grandes entreprises américaines spécialisées en biotechnologie souligne d’ailleurs à nouveau - comme l’a parfaitement montré Michéa - l’unité et la complémentarité fondamentale des versants économiques et sociétaux du libéralisme.

SC : Bauman considère-t-il cette liberté totale dans la fluidité de mouvement, mais aussi d’identification, comme une libération, ou à l’inverse comme une sorte de malédiction du fait du relativisme qu’elle peut sous-tendre ?


E&T : La société liquide a en effet facilité certaines mobilités, et nombreux sont les privilégiés qui savent tirer parti de cette maximisation des possibles ainsi induite, qui savent jongler avec telle localité, telle identité, multipliant ainsi les expériences. Dans le cadre de cette liberté d'identification que vous évoquez, l’identité n’est d’ailleurs plus la sédimentation de ce que l’on a reçu, fait, acquis, elle n’est plus fonction d’une appartenance communautaire ; elle devient un projet, une série de tâches à accomplir et à « mener à bien jusqu'à un état d'achèvement infiniment éloigné ». La vie liquide n’exige pas de nous que nous pratiquions réellement notre identité, mais que nous la remaniions régulièrement pour l’adapter au changement perpétuel. Cette nouvelle non fixité des identités est appelée liberté par ceux qui l’apprécient. Mais leur liberté est comparable à celle du cycliste qui tombe sitôt qu'il cesse de pédaler ; on ne choisit pas de continuer à choisir indéfiniment son identité. Voilà bien étrange libération en somme, qui revêt des allures de contraintes plus tyranniques encore que celles du passé.


Quant aux somewhere assignés à résidence, enracinés dans le particulier d’un lieu ayant des traits uniques et une histoire propre, ils n’ont pas accès au grand supermarché des identités, et sont pour leur part cramponnés à l'unique identité disponible chez eux. Et ce qui leur est imposé comme changement et qui remodèle leur unique identité disponible, est vécu par eux non comme une opération de liberté, mais comme une nouvelle règle du jeu qui a été élaborée et décidée sans qu'on leur ait demandé leur avis. Là où en s’appropriant leur identité locale, en la recevant comme un héritage qui les forme et les enrichit, ils auraient pu l’aimer et s’attacher à la transmettre, faisant jouer une véritable liberté de décision et d’engagement, ils se retrouvent à la regarder comme une contrainte subie, par la seule faute du poison que constitue la comparaison avec le mode de vie liquide des anywhere.

En somme, les uns font l’éloge d’une libération qui les enchaîne, tandis que les autres ont à leur disposition le cadre du déploiement possible d’une liberté bien comprise (liberté de choisir le bien, liberté qui contient en elle-même sa propre limitation, liberté de celui qui vit selon les bons principes qu’il s’est donné) mais n’ont plus les ressources philosophiques et psychologiques pour s’en rendre compte et la mettre en œuvre.


En outre, la société liquide, loin de tenir ses promesses libératrices, jette les individus aux griffes de la peur. Le règne du mouvement perpétuel et l’absence de tout repère stable, rendent le monde plus difficile à lire, à comprendre, à s’approprier, et mettent les gens aux prises avec une incertitude généralisée et une peur diffuse. A la moindre seconde d’inattention, on peut être frappé d’obsolescence ou exclu du grand jeu contemporain, ou voir un atout transformé en handicap : la vie devient une grande répétition de chaises musicales, où on peut toujours être le prochain malheureux éliminé. Aucune réelle projection sur l’avenir n’est possible, car le monde est trop imprévisible et rapide pour que l’on puisse en deviner la course et se positionner. Il est donc impensable d’établir une stratégie cohérente de long terme. On se laisse ballotter sans être véritablement capitaine de son propre navire. Et n’ayant pas de prise pour agir sur des causes aussi monumentales, les individus fixent leur peur sur des objets de substitution, peur d'ailleurs entretenue par un marché qui a tout à y gagner (il suffit de songer aux chiffres de ventes de 4x4, voitures sécurisantes par excellence).


SC : Quel rôle joue la consommation pour Bauman dans ce contexte de mouvement perpétuel ?


E&T : L’injonction au mouvement perpétuel dessine les contours d’un individu à qui on demande avant tout d’être flexible, de n’avoir aucune attache, dans un monde où il est malvenu et imprudent de s’habituer – que ce soit à un emploi, à un talent, à un milieu ou à une façon de faire. Or cette nouvelle manière d’être au monde est celle qui a permis d’instituer la consommation comme trait premier de nos sociétés, au point de pouvoir les caractériser avant tout comme “sociétés de consommation”. Et la consommation elle-même nourrit en retour la multiplication des flux. Le consumérisme ne se contente pas de provoquer les désirs humains tout en leur promettant satisfaction : il prospère sur la perpétuation du désir, entraînant l’individu dans une course sans fin à la consommation. De fausses promesses en fausses satisfactions, de frustrations en nouvelles promesses, de besoins en addictions, il est balloté dans cette dynamique qui ne comble réellement aucun désir, mais parvient à ne jamais tarir les pulsions d’achat.


La nouveauté de la société liquide n’est pas tant dans cette spirale consommatrice, que dans le fait de s’être structurée autour d’elle et dans le fait d’interpeller ses membres avant tout, voire exclusivement, comme consommateur : la capacité à consommer définit le statut social. Et ce n’est que dans un second temps que les individus sont mobilisés ou considérés comme travailleurs ou citoyens. Dès lors, c’est la porte ouverte à une transformation des valeurs, des cadres sociaux et des relations humaines, refaçonnés à l’image des objets de consommation. Ainsi, l’éphémère est privilégié au détriment de ce qui dure, de ce qui crée une stabilité ou une permanence dans le monde. L’art contemporain, fait de happenings et de performances en tout genre, en est la parfaite illustration, abandonnant ainsi la mission séculaire dévolue à l’art, qui était de léguer des objets échappant au cycle de l’usage et de la consommation, de passer l’épreuve du temps et de créer une continuité entre les générations.


Un autre exemple probant de la façon dont la société liquide laisse la consommation structurer ses fondements, tient au rôle du déchet. La consommation n’est entretenue que si les objets atterrissent rapidement dans une poubelle, que si leur désirabilité et leur utilité sont de courte durée, et si leur mise au rebut se fait dans la joie de la perspective du nouvel achat à venir. Ainsi, le déchet est le produit de base, sans doute le plus répandu, de la société de consommation ; il guette toute chose, devenant son inexorable destinée finale. Or le consumérisme tend à brouiller les frontières entre marchandise et consommateur, si bien que la menace du déchet finit par étendre son ombre sur l’homme lui-même. Chacun est ainsi confronté à l’immense défi de ne pas tomber au rang de produit consommable puis de déchet (dans son travail en se faisant dépasser par les nouvelles pratiques ou par les nouveaux indices de performance, dans son corps en étant la proie du vieillissement, dans une relation en étant remplacé par plus nouveau ou plus désirable que soi, etc.). La partition de l’existence est comme totalement rejouée en suivant les notes de la consommation.


SC : Bauman relève qu’alors que les distances se raccourcissent à la faveur de la totale mobilité, la distance entre les citoyens grandit ; comment s’articule ce paradoxe ?


E&T : Les clés de réponse à cette question sont à chercher dans ce qui précède. Les possibilités sociales et moyens techniques de se rencontrer sont multipliés, les distances sont donc physiquement raccourcies ; mais le sentiment de proximité avec autrui tend à diminuer. En effet, une telle proximité s’enracine dans l’affection particulière (ressort qui continue à peu près de fonctionner, quoique sérieusement fragilisé par la prévalence du déchet et de l’éphémère), mais aussi dans l'appartenance à une culture commune et dans la reconnaissance d’un destin politique commun : or ces deux éléments ont été en partie emportés dans le flux de la société liquide, au point de ne plus être capables de jouer leur rôle essentiel et fondateur de trait d’union entre personnes d’un même peuple. Et ils sont irremplaçables ; le marché ou le droit n’ont pas les mêmes pouvoirs de cohésion sociale.

SC : Au-delà de l’aspect conceptuel, Bauman envisage-t-il la société liquide d’un point de vue géographique ? Comment juge-t-il l’évolution de la ville par exemple ?

E&T : Le point de vue géographique est évidemment pris en considération par Bauman, et même d’autant plus ratifié par lui que la tendance à l’extraterritorialité constitue un des points de départ de son analyse. Et il réserve, en effet, un sort tout particulier aux nouvelles logiques urbaines. Autrefois synonymes de refuges, d’abris, les villes sont devenues dans le contexte liquide des hauts lieux du déploiement de la violence.

Les nouvelles peurs dont nous parlions plus haut engendrent de nouveaux réflexes de protection, qui ont contribué à réorganiser les villes, elles-mêmes devenues zones de danger alors qu’elles ont une longue histoire de lieux de protection, de places fortes qui sécurisent et sauvent. Des caméras de surveillance fleurissent partout, le moindre bâtiment est flanqué d’une armée de soldats ou de gardes privés, le principe des gated-communities s’exporte de plus en plus. Bauman parle même d’une architecture de la peur et de l’intimidation qui reconfigure les espaces urbains. Les sièges sociaux des entreprises tendent ainsi à déserter les centres-villes pour rallier des environnements artificiels conçus comme des décors de ville, pour mieux dissimuler qu’ils ont été construits précisément pour fuir les villes réelles. Qu’ils soient là ou ailleurs, qu’ils soient vaguement rattachés à telle capitale ou à telle autre, tout cela est devenu contingent pour ces quartiers qui forment des bulles autonomes, ressemblant plus à leurs pairs de l'autre bout du monde qu’à la ville dans ou à côté de laquelle ils ont été bâtis. Bauman en veut pour preuve notamment le quartier de la Défense, qui se prête volontiers aux regards admirateurs et légèrement fascinés des non-initiés dépourvus de badge pour pénétrer dans ces grandes tours, mais qui se refuse à toute visite réelle.


La conséquence malheureuse de ce nouvel état de choses est la disparition progressive des espaces communs, où normalement des inconnus vivent ensemble tout en restant inconnus et où chacun fait l’expérience de la cohabitation avec des personnes qui ne sont pas ses proches. De façon plus générale, cela signe le rétrécissement du domaine public qui survit comme zone transitoire entre des poches d’espaces privés.


SC : Les discours récents sur le séparatisme valident la thèse d’une archipellisation de la société, pour filer la métaphore de la société liquide. Est-ce un phénomène que Bauman avait déjà entrevu ?


E&T : Il est toujours compliqué de rabattre les unes sur les autres les images que les différents analystes de la vie de la société déploient pour la penser. Pour autant on peut, sans trop s’aventurer, estimer que la société liquide constitue en un sens l’aboutissement de l’archipellisation de la société, à condition que cette archipellisation soit radicale, c’est-à-dire qu’elle conduise à un individualisme forcené. Or, lorsque Jérôme Fourquet parle d’archipellisation (puisque l’on peut lui attribuer, depuis 2019 et son ouvrage L’archipel français, la paternité de l’image), il fait davantage référence à la fracturation communautariste de la société qu’au triomphe de l’individualisme sous sa forme chimique la plus pure. Or l’un n’est pas nécessairement l’aboutissement de l’autre. La montée du communautarisme en France peut ainsi selon nous être interprétée (comme nous le disions dans la question 3) comme une réponse presque instinctive, pour ne pas dire animale, à la liquéfaction de la société et à l’individualisme qu’elle charrie. En se tournant vers des solidarités locales, religieuses, ethniques, familiales, l’individu répond au vertige et à la négation que la liquidité fait subir à la dimension foncièrement sociale et communautaire de son être.


SC : En se penchant sur l’actualité, il est difficile de ne pas faire le lien entre la précarité induite par l’assignation à résidence que décrit Bauman, et le mouvement des gilets jaunes, grands perdants de la globalisation, qui intègrent l’insécurité culturelle dans leurs revendications. Dans quelle mesure peut-on établir ce parallèle ?

E&T : Les Gilets jaunes ont en effet été l’incarnation française parfaite de ces somewhere dont Bauman, à la suite de David Goodhart, décrit les modes de vie attaqués par la liquidité du monde contemporain. Il est d’ailleurs révélateur que cette révolte populaire ait eu pour aiguillon initial une hausse des prix des carburants automobiles : les voitures sont le moyen de transport roi de la modernité et d’un mode de vie encore circonscrit dans des espaces finis, là où les avions sont le symbole de la vie liquide extraterritoriale et ultra-connectée. Il serait difficile de déterminer quel camp est sorti vainqueur de ces affrontements – qui pourraient d’ailleurs renaître de leurs cendres à tout moment –, mais une chose est sûre : en bloquant les routes et les ronds-points, ils ont renoué avec une capacité d’action. Ils ont refusé de rester à leur place de spectateurs effarés devant les évolutions hostiles et trop rapides d’un monde qui ne les désire plus et décide pour eux sans eux : ils ont rejoint l’arène. Et ils ont montré qu’ils n’adhéraient plus au modèle social proposé par l’élite (modèle que celle-ci ne réserve en réalité qu’à ses propres enfants dans une société où l’ascenseur social n’a plus de réalité que verbale) : ils ne demandaient pas à vivre comme eux, ni à prendre leur place, ils exprimaient simplement le souhait de pouvoir vivre décemment du fruit de leur labeur, de pouvoir habiter et travailler hors des métropoles mondialisées sans être immédiatement déclassé ou marginalisé, ils revendiquaient la dignité et la perpétuation de leurs enracinements locaux. Bref, ils ont hurlé leur résistance et leur détermination à ne pas se laisser tuer par la mondialisation sans livrer bataille. Et en un sens, ils ont mis un coup d’arrêt à ce mouvement de liquéfaction sociale, tissant des liens d’amitié et de solidarité, “re-solidifiant” ces relations humaines fracassées par l’individualisme, se redonnant une pratique et une culture politique, sortant de leur rôle de consommateur docile, refusant l’avenir tout tracé qu’on leur prédestinait, ouvrant les yeux de certains gouvernants sur leur situation. Ce constat se veut optimiste, et nul besoin d’un effort considérable d’imagination pour penser que nombre de Gilets jaunes diraient aujourd’hui qu’ils n'ont pas été entendus. Mais ces éléments de victoire qu’on identifie ici, sont de vrais gains, qui méritent reconnaissance et qui sont autant de ferments d’espérance.

SC : La thèse de Bauman est-elle toujours valide quand on voit le retour des blocs, de l'Etat-Nation, de la souveraineté politique, principalement en dehors de l’Europe ?

E&T : De fait, après l’avoir confirmée de toutes les façons possibles, le mouvement de l'époque semble aujourd’hui aller, par certains aspects, à rebours de son concept de liquidité. S’il continue de décrire avec une grande pertinence certaines tendances internes aux sociétés, il rend de moins en moins compte des évolutions géopolitiques. Mais, à la décharge de Bauman, son analyse n’investit presque jamais ce terrain, qui n’est donc pas le lieu d’application privilégié de son concept.


Le retour des blocs ne fait aujourd’hui plus de doute. L’Europe était de toute façon presque seule à avoir réellement fait sienne l’idée d’une fin de l’histoire. Seule, elle a renoncé au rapport de force, à la logique de la puissance, perdant toujours plus de crédibilité et de marge d’action au détriment d’autres blocs beaucoup plus affirmés, sûrs d’eux, voire expansionnistes ou agressifs (on n’a qu’à songer à la Turquie voisine). Mais même en Europe, malgré le martèlement d’une idéologie fédéraliste encore très répandue dans les personnels politiques et dans les institutions, le coeur des peuples semble balancer pour une approche souverainiste, et plus personne n’ose rêver d’Etats-Unis d’Europe fondés sur les seules forces du marché et du droit. Ainsi, même sur ce sol européen où ils ont été malmenés, les Etats-Nations montrent qu’ils ne sont pas morts, et qu’ils restent le cadre politique et démocratique privilégié ; c’est a fortiori vrai dans les autres endroits du monde où leur légitimité et leur réalité ont été moins attaquées (Etats-Unis, Russie, etc.).


SC : Pour conclure, Bauman ébauche-t-il des pistes pour répondre aux défis qu’il analyse ? Évoque-t-il dans sa pensée des pistes pour recréer du lien social et une forme d’enracinement dans la société ?

E&T : A notre connaissance très peu. Sa pensée se veut descriptive et analytique et ne l’amène pas à formuler des pistes très concrètes pour répondre aux défis du monde contemporain. Pour autant il semble que l’on puisse formuler - en lecteurs, et en ce sens à sa suite - quelques perspectives. En évoquant dans votre question la re-création du lien social et l’enracinement dans la société vous esquissez ce qui serait déjà une première réponse. Il s’agirait concrètement de retrouver le sens de l’inscription locale, de l’appartenance fidèle et stable à des communautés, de l’héritage reçu et de renouer avec ce qui a fait finalement la solidité et la force de la société avant qu’elle se liquéfie. La solution est en ce sens à la fois politique et pédagogique. Politique puisqu’il s’agit, pour ceux qui subissent cette liquéfaction notamment, de reprendre en main leur destin. Pédagogique puisqu’une telle reprise en main suppose la transmission vivante de l’héritage qui nous forge, qui nous forme et qui nous donne cette consistance et cette force qui seules peuvent s’opposer au flux continuel de la liquidité.

 
 
 

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